Delmas 31, le 21 mai 2023
Cher Poète,
Que tu sois en vie ou pas, cette lettre ne s’adresse qu’à toi. J’aurais aimé faire un manuscrit et te le faire parvenir afin que tu puisses voir toute la sincérité de ma plume. Que tu sois en vie ou pas, tu liras ma lettre par toi-même ou par l’autre. Car celui ou celle qui va la lire, deviendra toi sur le coup.

Je ne t’ai jamais vu de face mais j’ai pourtant eu la chance de te toucher à travers certains de tes poèmes. En te lisant, j’ai appris que marcher est le sort de tout poète et de toute poétesse. Autrement dit, celui qui se réclame poète devient tout à coup oiseau migrateur. Je sais que tu sais qu’on te cherche pour je ne sais quelle raison. Certains diraient même que tu es en danger. Un poète n’est en vrai jamais en danger, il suit sa marche. D’autres diraient que tu as les pye poudre. Mais c’est loin d’être ça. Tu marches.
Tu deviens invisible. C’est normal et c’est tout. Le poète cesse parfois de paraître. Il marche. Dans ta marche, on a eu la chance de te voir et te revoir. Et pourquoi te cherche-t-on pour l’instant ? Pourquoi te cherche-t-on ? A quoi bon de chercher celui qui s’est déjà lui-même retrouvé ? On te cherche au mauvais moment. On te cherche en vain. On te cherche lorsque tu as fini de passer. Le poète marche.
Vouloir retrouver quelqu’un qui veut marcher seul, c’est le détourner dans sa « lente marche de poète », dirait Anthony Phelps. Tout poète n’a qu’un compagnon de route : sa plume à lui. La fidélité de la plume surpasse celle d’un vieux compagnon de cigarettes et de bière. Ta plume te restera fidèle jusqu’à l’immobilité de tes mains. Tant pis pour ceux et celles qui veulent te détourner alors qu’autrefois tu les croisais sur ton chemin. Marche Poète, marche ! Car tu as toujours été ce « poète des îles qui marchent ». Tu as appris par cœur la Grammaire des îles tant tu as marché. Suis-je le mieux placé pour t’apprendre que personne, même si elle te reverrait, ne pourra te détourner ? Je ne t’apprends pas non plus que le poète marche perpétuellement. Rappelle-toi Dodo, tu sais comment marcher sur tes Semelles de braise.
Dans La Danse des pieds tu as écrit ceci : « J’ai marché / longtemps marché / Je suis à peine fatigué ». Te retrouve-t-on, toi l’infatigable ? Te retrouve-t-on, toi qui sais te faire cerf-volant Pour accompagner le vent ? Et si jamais tu deviens fatigué, chante le chant des enfants de carême qui fait venir le vent.
Marche Poète et ne t’arrête pas, marche en spirale pour contourner ceux et celles qui veulent te retrouver. Tu as sans nul doute appris la leçon de Frankétienne. Tu as déjà chevauché de nombreuses chutes. Chevauche tout ce qui, sur ton passage, te paraît obstacle. Tu n’es pas le genre de poète à marcher sans croire. Tu as toujours cru dans la marche du poète. C’est toi-même qui dis : « J’ai la foi des paysans de marche à terre / et la verticalité des marrons reconnus ». Continue donc à marcher Poète ! D’ailleurs, avoir la foi, c’est être sans crainte. Que tu sois en vie ou pas, marche Poète !
Cordialité.
Rowski Bontemps





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