Si Gaëlle Bien-Aimé pratique plusieurs formes artistiques, elle distingue très clairement ce qui les sépare. Pour elle, écrire, jouer et mettre en scène sont trois gestes différents, trois manières d’entrer en relation avec le monde. L’écriture est d’abord une écoute, une attention aux tensions qui traversent un moment. Son théâtre, riche en mélanges de langues, vise à porter le réel dans toute sa complexité. En parallèle, elle s’engage dans la transmission, soutenant l’émergence de nouvelles voix. Quinze ans de scène et de mots, une créatrice en mouvement, qui continue de chercher ce que peut le théâtre.

Si Gaëlle Bien-Aimé pratique plusieurs formes artistiques, elle distingue très clairement ce qui les sépare. À la question de savoir comment elle articule l’écriture, le jeu et la mise en scène, sa réponse est simple, limpide presque : elle écrit avant tout. Mais de toutes ces pratiques, dit-elle, c’est jouer qu’elle préfère. Parce que jouer, c’est être. Mettre en scène, c’est faire. Écrire, c’est dire. En quelques mots, elle résume une pensée profonde de son rapport au théâtre : trois gestes différents, trois efforts singuliers, trois manières d’entrer en relation avec le monde.
Cette distinction éclaire aussi son processus de création. Chez elle, les textes ne naissent pas tous de la même source. Certains surgissent d’un lieu intime, viscéral, presque irrépressible. D’autres viennent d’un détail observé, d’une phrase entendue, d’une scène sociale, d’un désordre du réel. D’autres encore se construisent à partir d’une analyse plus psychologique ou plus politique. Ce refus de la méthode unique dit quelque chose d’essentiel : l’écriture, pour Gaëlle Bien-Aimé, est d’abord une écoute. Écoute de soi, des autres, du monde, des tensions qui traversent un moment.
Cette pluralité se retrouve dans les formes mêmes qu’elle explore. Son travail ne se limite pas à un théâtre de parole au sens classique. Au contraire, on entend dans sa manière de décrire ses recherches un intérêt marqué pour les rythmes, pour les niveaux de langage, pour les zones de silence, pour les atmosphères qui précèdent ou prolongent la parole. Elle évoque des sphères où l’on parle beaucoup, d’autres où l’on parle peu, et d’autres encore où l’on ne parle pas du tout. Une pensée de la scène s’y dessine : le théâtre ne se réduit pas au texte dit, il inclut le corps, la musique, l’arrière-plan, la tension, l’attente.
Cette approche explique aussi le rôle particulier que joue la langue dans son œuvre. Chez elle, le français et le créole ne sont pas seulement deux outils d’expression. Ils sont deux réalités vivantes, deux matières affectives, sociales, politiques. Le mélange des langues n’est pas un effet de style : il correspond à une vérité du théâtre tel qu’elle le pense et tel qu’elle veut qu’il atteigne le public haïtien.
« Le théâtre qui devrait atteindre le public haïtien et qui me ressemble, c’est un théâtre avec les langues mélangées. »

Cette phrase pourrait presque résumer à elle seule un pan entier de sa démarche. Car il s’agit moins de choisir entre les langues que de trouver une justesse. Une langue scénique capable de porter le réel, d’accueillir ses fractures, ses ironies, ses tendresses, ses contradictions. En cela, son théâtre rejoint une question plus vaste : comment dire un pays, une époque, des corps, sans lisser ce qui les rend complexes ?
L’autre grand axe de son travail est la transmission. Cette dimension n’apparaît pas chez elle comme un supplément noble venu après la carrière. Elle fait partie intégrante de sa pratique. Cofonder une école comme ACTE, accompagner de jeunes artistes, penser des cadres de formation, soutenir l’émergence d’autres voix : tout cela prolonge directement la scène. Il y a chez elle une conscience vive de la fragilité des structures culturelles, de la précarité dans laquelle travaillent souvent les artistes, de la nécessité de créer des espaces durables et de penser autrement les conditions matérielles de la création.
Cette lucidité s’accompagne pourtant d’un attachement profond au public. L’un des souvenirs qu’elle évoque avec le plus de force est celui de son premier stand-up, Je suis Gaëlle, joué à guichets fermés le 1er avril 2017. Ce moment agit comme une confirmation. Il lui donne confiance, l’installe autrement dans le regard du public, lui permet d’éprouver la puissance d’une parole portée en son nom propre. Ce n’est pas seulement une date marquante : c’est un moment de bascule dans la relation entre l’artiste et celles et ceux qui la reçoivent.
À cela s’ajoute l’élargissement continu de ses formes d’écriture. Elle évoque notamment son travail pour la musique, une pièce intitulée Transit, ainsi qu’une version concert destinée à être présentée en Haïti. Ce passage d’un format à l’autre dit encore une fois sa liberté. Chez elle, les œuvres ne se laissent pas enfermer dans une seule case. Elles circulent entre les genres, les modes de présence et les publics.
Au fond, ce qui se dégage de cet entretien, c’est moins le portrait d’une artiste arrivée à un point d’aboutissement que celui d’une créatrice en mouvement. Une artiste qui, après quinze ans, ne se répète pas, ne se fige pas, ne s’installe pas dans une identité unique. Elle affine, elle déplace, elle recentre. Elle continue de chercher ce que peut le théâtre, ce que peut le corps, ce que peut la langue, ce que peut une scène quand elle est prise au sérieux comme lieu de pensée, de trouble et de présence.
Quinze ans de scène et de mots, donc. Quinze ans de travail, de déplacements, d’essais, de fatigue parfois, de fidélité surtout. Et cette impression persistante qu’au fond, chez Gaëlle Bien-Aimé, créer n’est pas une posture : c’est une manière de tenir debout.
Wilbert ANTENOR




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