Quinze ans de théâtre, d’écriture, de jeu et de mise en scène : chez Gaëlle Bien-Aimé, le parcours artistique ne suit ni ligne droite ni formule figée. Il avance par secousses, par rencontres décisives, par expérimentations formelles et par fidélité à une exigence : faire du théâtre un lieu où le corps, la langue et le réel se rencontrent. À l’occasion de ses quinze ans de carrière, Wilbert ANTÉNOR a discuté avec Gaëlle sur les étapes qui ont marqué son chemin, sur sa manière d’écrire et sur ce qui, aujourd’hui encore, nourrit sa recherche.

« Quinze ans plus tard, je suis encore en recherche. »
Partie I — De la recherche à l’affirmation d’une voix
Chez Gaëlle Bien-Aimé, le théâtre n’est pas un territoire figé. C’est un espace mouvant, un lieu de tension et de circulation entre plusieurs gestes créateurs : écrire, jouer, mettre en scène. Trois pratiques, trois rapports au monde, trois manières d’habiter la scène. Elles dialoguent sans cesse, mais ne se confondent jamais tout à fait.
Au fil de l’entretien, une idée revient avec insistance : il ne s’agit jamais, dans son travail, de nier le théâtre. Bien au contraire. Quinze ans plus tard, dit-elle, la recherche dramaturgique demeure centrale. Cette recherche passe aussi par le corps, par sa présence organique, par ce qu’il raconte même lorsqu’il ne parle pas. Il y a là une volonté de creuser autrement le geste scénique, d’interroger ce que peut être un corps de comédien dans son rapport à l’histoire, à la pudeur, aux traditions, aux silences. Cette dimension, longtemps explorée puis reprise aujourd’hui avec une conscience plus aiguë, donne à son parcours une profondeur particulière : celui d’une artiste qui ne se contente pas de produire, mais qui continue de chercher.
Un premier tournant important se situe en 2010, lorsqu’elle commence à suivre des stages en Ethnodrame, “Théâtre et Rituel”, à l’École Supérieure d’Acteur de Cinéma et de Théâtre (ESACT) à Liège, en Belgique. Cette expérience marque un approfondissement décisif. Elle nourrit sa réflexion sur la dramaturgie, sur la présence scénique, sur les formes rituelles et sur les rapports entre théâtre, mémoire et corporalité. On retrouve dans ses propos les traces de ce cheminement : le désir de penser des espaces où la parole circule différemment, où certaines zones parlent beaucoup, d’autres peu, et d’autres pas du tout, tandis qu’un arrière-plan continue de se déployer.
Un autre moment-clé survient lorsque, jouant une pièce à Le Villate, elle invite Florence Jean-Louis Dupuy à venir la voir sur scène. Impressionnée par son talent, celle-ci lui propose immédiatement de collaborer avec elle. De cette rencontre naît l’aventure de Stand Up Ladies, premier spectacle d’humour haïtien interprété exclusivement par des femmes. Cette étape compte particulièrement dans son parcours. Elle ouvre une brèche dans un espace jusque-là largement masculin et lui permet d’affirmer une parole singulière, en utilisant le stand-up pour aborder des sujets comme la condition des femmes, les rapports sociaux, le corps et la sexualité. Il ne s’agit pas seulement d’un succès de scène : c’est aussi l’émergence d’un positionnement artistique.
Ce goût du déplacement, on le retrouve dans la manière dont elle évoque l’évolution de son travail. Elle parle d’un théâtre qui se transforme, d’une pratique qui se politise davantage, d’un désir de liberté plus net, plus assumé. Depuis 2016, elle continue à écrire du théâtre, à monter des projets, à explorer des formes qui ne sont pas toujours les plus visibles du grand public. Elle dit d’ailleurs avec lucidité que certaines personnes la connaissent moins pour cette part-là de son œuvre, tant son image publique a parfois été associée à d’autres registres. Pourtant, le théâtre demeure là, au cœur.
La fondation de l’école ACTE en 2017, à Port-au-Prince, constitue un autre tournant majeur. En co-fondant cette structure, Gaëlle Bien-Aimé passe plus nettement du statut d’interprète à celui de passeuse, de mentore, de bâtisseuse. Ce geste élargit sa place dans le paysage culturel haïtien : il ne s’agit plus seulement de jouer ou d’écrire, mais aussi de contribuer à former, encadrer et accompagner de nouveaux talents. Cette dimension de transmission consolide son influence et inscrit son travail dans une durée plus collective.
Parler de ses quinze ans de carrière, chez elle, ne revient donc pas à dresser un palmarès. C’est plutôt retracer une série de passages : de la scène à la recherche, de l’interprétation à l’écriture, de l’humour à la dramaturgie politique, de l’expérience individuelle à la transmission. On comprend alors que ce parcours ne se définit pas seulement par des œuvres, mais aussi par des choix esthétiques et éthiques, par une fidélité à des questions qui, loin de s’épuiser, continuent d’ouvrir.
« Chaque texte part de quelque part. »
À suivre





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