Mal a dit est un recueil de poèmes fleuves écrit par Qualito Estimé et publié en 2020 aux éditions Gouttes-Lettres. Ce poème fleuve s’étend sur 77 pages et aborde des thèmes tels que la mélancolie, l’impuissance, la quête de sens, la remise en question de l’existence, la solitude, la noirceur de l’existence, la souffrance et la douleur, pour n’en citer que quelques-uns.

En plus des thèmes abordés, il est pertinent de souligner que ce recueil est construit avec des procédés littéraires tels que la métaphore filée, «Je tiens en moi le deuil des ans / Il y a tel un spleen» ; «Je bois le noir tel qu’on fait du sang» ; «Dans le tour de tes mots». Il y a également l’utilisation de l’antithèse, comme «En pis de tourment / Quand il dit ma joie à fleur du lac» ; «Les jours sont nuit». Il y a également l’interrogatoire rhétorique, comme «Ô mal de tous les temps, dis-moi !» ; l’anaphore, par exemple «Que suis-je là ?» ; «Je suis seul» ; la négation, telle que «Tout est dit, tout est fait» ; et l’hypallage, comme «Oh mon nom / Sois pour moi une ère de grand sol». Ces figures de style créent un effet sonore et renforcent la mélancolie du poème, tout en illustrant la profonde tristesse du poète et en montrant l’impuissance de l’homme face au destin. Elles créent également un contraste entre la joie et le malheur pour interpeller le lecteur et suggérer une quête de sens en insistant sur la solitude du poète qui est désespéré.

Si les thématiques donnent à l’œuvre une dimension romantique; le style d’écriture et la disposition des poèmes, par contre, renvoient de préférence à l’esthétique baroque, c’est un véritable exercice de style, et ceci amène à parler d’une certaine hybridité du recueil. En effet, Mal a dit est une voix étouffée, aphone qui rend compte d’un dialogue de sourd, d’un dialogue presque impossible, car le poète est laissé pour compte. C’est la voix morose d’un être isolé qui crie «Je suis seul / Dans le tour de tes mots». Déjà, le titre est le premier lieu de cette difficulté de communication, car si on analyse minutieusement le titre Mal a dit, on peut comprendre qu’il implique une communication maladroite, confuse ou qui a été interprétée de manière erronée. Cela rend justement le poète nostalgique et malheureux, cherchant de temps à autre une main ou une voix afin de se faire comprendre. Je ne sais à quel saint vouer ma voix/ pour qu’au bout de ma vie je te vois. (Page 44)

Témoignage de la souffrance

Pour certains, la poésie permet à l’homme de se libérer de ses propres limites, de ses peurs, de ses angoisses afin de découvrir un monde plus vaste, plus beau et plus riche en sens. En effet, bien que ce recueil s’inscrive dans une démarche intimiste et que la parole soit muette ou silencieuse, il témoigne du désir de vivre, de la souffrance du poète. De plus, il faut le considérer dans un prisme ambivalent, c’est-à-dire d’avoir un regard double sur chaque partie de l’œuvre. Car il s’agit d’une porte qui s’ouvre sur la blessure, le mal de vivre, la souffrance du poète qui se propage dans tous les vers jusqu’à vouloir prendre le lecteur comme témoin. Il commence par dire « Viens ! / Viens voir de plus près », puis se lâche en déclarant « Je tiens en moi le deuil des ans / Il y a tel un spleen/ Qui fait fi des pleurs / Pour me jouer ce tour qu’est la vie » (page 13).

CP : émission Des livres et vous

En 2004, lors d’un colloque consacré à l’histoire de la littérature haïtienne (Relire l’histoire littéraire et le littéraire haïtiens), Gary Augustin a affirmé, en paraphrasant Paul Célan, que «Tout artiste va quelque part», c’est-à-dire que chaque œuvre est un chemin qui mène à un autre. L’autre qui, dans ce cas, peut être à la fois l’auteur et le lecteur si l’on considère à juste titre l’œuvre comme une main que l’auteur tend au lecteur pour lui affirmer qu’ils ne sont pas différents. Comme Victor Hugo qui avait dit, en réponse à ceux qui critiquent les écrivains pour l’effet qu’ils produisent en disant « moi », dans la préface de son recueil de poèmes Les contemplations : « Ah ! Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé qui croit que je ne suis pas toi ! »
Ceci étant dit, Mal a dit n’est pas seulement le cri souffrant de l’auteur, c’est son regard porté sur nos peurs et nos pleurs, un œil qui capte les pas du temps qui s’en vont et qui affirme qu’il est une proie. « Je suis la proie des loups » (page 39). Quoiqu’il puisse être une proie, il résiste. « Je bats le bruit de tes pas qui me nuit… » (page 45) parce qu’il n’a pas d’autre moyen de rester debout. Ses jours sont comptés, il a l’impression que plus le temps passe, plus nous devenons vulnérables. « La vie s’en va quand l’eau de mer / Dans l’air se fond / Mes jours sont longs / Mon temps si court » (page 70).

Le recueil Mal a dit est donc une œuvre poétique qui exprime la tristesse et la douleur de l’existence humaine. Le poète utilise une variété de figures de style pour renforcer l’effet mélancolique de ses poèmes et suggérer une quête de sens pour le lecteur. Le titre lui-même est significatif et montre la difficulté de communication et la confusion qui existent dans la vie, ce qui rend le poète isolé et désespéré. Malgré cela, les poèmes expriment une grande beauté et une profondeur émotionnelle qui peuvent toucher le cœur du lecteur et le faire réfléchir sur le sens de la vie.

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