Reynald Altema, médecin de profession, est un écrivain passionné qui a dû prendre des cours universitaires pour maîtriser les différentes phases de l’écriture professionnelle. Après avoir publié deux romans en anglais, il a récemment fait ses débuts en français avec Les Jumeaux de Marie-Jeanne. Il nous parle de son parcours en tant qu’écrivain, de son rapport à la littérature et des auteurs qui ont eu une influence sur son travail.

Le temps littéraire : Pouvez-vous nous en dire plus sur votre parcours en tant qu’écrivain ? Comment avez-vous commencé à écrire et quelle a été votre expérience jusqu’à présent?
Reynald Altema : J’ai toujours aimé l’écriture. J’ai fréquenté St Martial entre 1966 et 1970. Je suis parti pour les États-Unis à l’âge de 16 ans où je vis depuis. Je recevais toujours la mention d’excellence en français. Déraciné de mon pays natal, j’ai dû apprendre une langue étrangère. J’ai fait le choix de me concentrer sur la carrière que j’avais choisie, la médecine. J’ai donc laissé en veilleuse ma passion pour l’écriture qui se réveillait de temps à autre à travers les années. Ma profession médicale avait pris le dessus et ma lecture s’oriente surtout sur la littérature médicale. J’ai toujours eu l’habitude de lire le NY Times et je lisais par à-coups les auteurs de langue anglaise. En tant que père de famille, l’éducation de mes enfants avait pris la priorité. Lorsqu’ils ont grandi et terminé leurs études universitaires, alors timidement d’abord mais progressivement, l’envie d’écrire est revenue. J’ai vite découvert que l’écriture professionnelle était bien un art, certes, mais soumise à des règles rigides que l’on doit maîtriser. Il ne suffit pas d’écrire de belles phrases. Inventer une histoire et accomplir un récit captivant pour les autres demandent toute une série de compétences pour soutenir l’intérêt du lecteur. En dépit de la maîtrise de la syntaxe, le rythme de la trame, le développement de la personnalité de chaque protagoniste, le choix du vocabulaire, sont des exemples de compétences nécessaires. Celle qui est plus difficile à maîtriser c’est de subjuguer la tendance à la description d’un comportement plutôt que de le prouver par les gestes et réactions. En anglais on dit « show but don’t tell ». J’ai dû prendre des cours au niveau universitaire pour apprendre les différentes phases de l’écriture. Tout cela se faisait en anglais.
Mes premiers essais furent les nouvelles et comme presque tout Haïtien souché d’une base originelle classique, la poésie s’identifie par la rime. Ainsi tous mes poèmes au début comprenaient une rime basée sur la formule ab, ab. De nouvelles, je me suis dirigé vers le roman et j’ai publié d’abord The Boy by The Sea en 2014, une histoire haïtienne vaguement influencée par Le Petit Prince d’Exupéry. Mon second roman, The Voice, publié en 2018, fut un acte audacieux, le mélange de la prose et de la poésie dans un même texte. Ce roman parle d’un jeune poète doué atteint de la schizophrénie comme adolescent. Il dépeint son écriture, sa lutte avec ses démons qui le dominent et l’encouragent de se mettre en autarcie de la société jusqu’à devenir un gueux sans abri. Ensuite il décrit son salut final basé sur une rencontre à son chevet d’hôpital avec sa première petite amie qu’il avait abandonnée quelques années plus tôt en obéissance à une Voix qui le commandait. Tous les poèmes dans ce bouquin riment. Depuis et précisément parce que c’est un style que la société tolère peu, je n’insiste plus sur la rime mais je m’acharne sur les métaphores et le son des consonnes. J’écris des essais polémiques aussi. Je viens de m’aventurer sur le territoire du français en publiant un roman dans cette langue en janvier de cette année, Les Jumeaux de Marie-Jeanne.
Quel est votre rapport à la littérature ? Quels sont les livres et les auteurs qui ont eu une influence sur vous et votre travail ?
R. A. : En tant qu’adolescent vivant en Haïti, je lisais les auteurs français classiques, Hugo, Balzac, Zola, etc. Une fois aux USA, je me suis penché vers les auteurs noirs-américains surtout mais pas exclusivement et j’admire une longue liste d’illustres écrivains de ce terroir. Nous pouvons citer Maya Angelou, Toni Morrison, Colson Whitehead, Isabel Wilkerson, Nikole Hannah-Jones. Cependant mon registre comprend les auteurs engagés à travers le monde, de Césaire à Soyinka, en passant par Mandela, Zadie Smith, Chimamanda Adichie. Une place spéciale doit être réservée aux auteurs haïtiens. Citons Roumain, Alexis, Depestre, Firmin, Price Mars, et la nouvelle récolte qui comprend Lahens, Mars, Dalembert, Orcel pour ne citer qu’un échantillon. De nos jours, j’essaie de lire et d’écrire le plus que possible, réalisant que mes facultés cognitives poursuivent une marche de recul car ma mémoire n’est plus aussi fidèle que dans mon jeune âge.
Quels sont vos auteurs préférés et pourquoi ? Quels livres de ces auteurs recommanderiez-vous à vos lecteurs ?
R. A. : Mes auteurs préférés incluent ceux de la langue anglaise et ceux de la langue française, des Haïtiens et des étrangers. Parmi les anglophones, Angelou a écrit un roman fantastique, quasi-autobiographique extraordinaire « I know Why the Caged Birds Sing », tandis que Morrison qui est difficile à lire et comprendre a publié un chef-d’œuvre, « Beloved », une histoire compliquée et en deux pans historiques mais centrés sur le système esclavagiste et ses nuances mis à nues. Firmin qui a publié beaucoup est connu spécialement pour sa thèse « De l’égalité des races humaines », un livre de chevet pour nous tous (ce livre peut être acquis gratuitement par téléchargement sur le site classiques.uqac.ca, rubrique « études haïtiennes »). Roumain que beaucoup de nous ne connaissons que par son œuvre posthume « Gouverneurs de la rosée » a une bibliographie assez large. Ses « Œuvres complètes » (CNRS EDITIONS) devraient appartenir à chacun intéressé à notre littérature. À mon humble avis, « L’espace d’un cillement » demeure le meilleur roman de Jacques Stéphen Alexis. Je pense aussi que l’écriture de cette œuvre est si sublime que l’auteur aurait dû remporter le Prix Nobel de littérature. Cependant tous ces livres méritent l’attention de nos yeux. Le roman de Dalembert, « Ballade d’un amour inachevé », juste pour sa description de l’adolescent sous les débris après un tremblement de terre mérite d’être lu. L’histoire, entre autres, est originale et remarquable. « Cahier d’un retour au pays natal » aussi bien que sa pièce de théâtre « La tragédie du roi Christophe » à mon avis devraient être lus par tous les étudiants haïtiens au minimum et tous les fans de l’Histoire.

Quels sont les thèmes et les sujets qui vous passionnent le plus en tant qu’écrivain ? Comment les abordez-vous dans votre œuvre ?
R. A. : La justice sociale est pour moi un thème majeur. Les laissés-pour-compte, qu’ils soient nos démunis croupissant dans une pauvreté notoire, les Noirs sujets de discrimination à travers les siècles, la violence contre les femmes, les victimes de répression politique ici ou ailleurs représentent pour moi des sujets pertinents. Mon œuvre en grande partie mise sur la justice sociale. Mon premier roman décrit un garçon pauvre vivant au bord de la mer près d’une belle plage (Baie des zicaques) qui ne s’intéresse pas à l’école. Il change d’avis lorsqu’il tombe sous la férule subtile d’un pêcheur ravi de sa mer et il passe d’un crétin à premier en classe et maintenant il enseigne au pêcheur et autres proches à lire et à écrire, un outil essentiel mais trop souvent inaccessible pour nos concitoyens. L’élimination de l’analphabétisme constitue un exemple pertinent de justice sociale. Dans mon deuxième roman, je parle de la maladie mentale, un sujet tabou dans notre société. Les malades mentaux qui ne reçoivent pas de traitement adéquat d’une part et le préjugé social contre ce genre de maladie peuvent être examinés sous la loupe de la justice sociale. Mon dernier bouquin parle des jeunes hommes et femmes qui ont osé prendre les armes pour essayer d’établir une société qui répondrait aux velléités des masses qui avaient lutté pour notre indépendance mais n’ont jamais connu le fruit de cette liberté. Notre société reste la plus pauvre du Nouveau Monde. C’est une honte que nous avons accompli une apothéose indicible et inouïe pour maintenant sombrer dans les ténèbres.
Pouvez-vous nous parler de votre œuvre la plus récente et de ce qui vous a inspiré pour l’écrire ? Qu’est-ce que vous espérez que les lecteurs en retirent ?
R. A. : Mon dernier roman est basé sur une vérité historique récente. La révolution cubaine avait attiré beaucoup de nos jeunes qui voulaient rééditer une telle épopée. Ils furent encouragés par l’aile gauche car le monde vivait sous la géopolitique de l’époque : l’axe est-ouest, le marxisme contre le capitalisme. Ces jeunes ne furent que des pions dans ce jeu macabre pour l’hégémonie mondiale et ils ont payé de leurs vies ce choix qu’ils ont fait. Le roman décrit plusieurs protagonistes, deux frères jumeaux mais d’idéologies opposées, le déboire de leur maman qui a dû les séparer à la naissance. Une autre protagoniste est une jeune infirmière brutalisée par un milicien qui devient une révolutionnaire. Les trois croient passionnément dans leurs convictions et prêts à se battre. Cependant les jumeaux avaient juré de ne jamais se battre l’un contre l’autre.
Le roman soulève plusieurs sujets. Il y a l’aspect culturel de l’interprétation du phénomène des jumeaux dans notre société. Il y a aussi le discours de la meilleure solution pour éliminer la pauvreté et l’obscurantisme permis par l’analphabétisme ambiant. Ce discours est aussi nécessaire de nos jours qu’hier, nonobstant le nouveau paradigme de l’absence de l’aile gauche. Le problème demeure. Comment le solutionner reste un casse-tête. Personne ne détient une baguette magique pour l’accomplir seul.





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