GRAND-ENTRETIEN | Evains Wêche est originaire de la Grand-Anse, il réside depuis quelques temps à Jérémie, la cité des poètes. Il est connu du milieu littéraire haïtien pour avoir gagné en 2013 le prestigieux prix Deschamps pour sa nouvelle Le trou du voyeur. Il est aussi l’auteur du roman Les brasseurs de la ville paru chez Mémoire d’encrier en 2014. Je vivrai d’amour pour toi est sa dernière parution. C’est un récit autobiographique d’un fils s’adressant à sa mère décédée récemment. Le texte traite d’amour, d’absence, de deuil et surtout de la mort. Le Temps littéraire, dans le cadre de sa rubrique LES GRANDS ENTRETIENS a trouvé opportun l’occasion de vous faire découvrir ce récit à travers les prismes de son propre auteur. Bonne découverte.

Le temps Littéraire : « Je vivrai d’amour pour toi » est un récit. Le personnage-narrateur se nomme Evains Wêche. Pouvez-vous nous dire s’il s’agit d’une histoire complètement fictive ou avez-vous exploré à l’instar de Dany Laferrière, la fiction autobiographique ?
Evains Wêche : Toutes les réponses sont vraies. Rodney St Eloi m’a conseillé de ne pas publier ce livre à mon âge parce qu’il était trop autobiographique. Il avait raison. Charles Dantzig, éditeur chez Grasset, m’a conseillé d’enlever la plupart des pages où je parlais de moi. Certains lecteurs voient en ce texte une autofiction, « un détournement fictif de l’autobiographie », pour reprendre la définition du critique littéraire Laurent Jenny. D’autres parlent d’exofiction puisque je raconte la vie de quelqu’un d’autre, ma mère. Fiction autobiographique à la Dany? Je ne sais pas. Il y a très peu de fiction dans ce livre mais il y en a. Ce n’est pas un témoignage par contre. Je laisse le soin aux spécialistes de dire ce qu’il est et ce qu’il n’est pas. Pour moi, il est vrai et sincère. C’est tout ce qui compte.
LT: Avant la mort, le deuil ou la perte, ce récit traite de l’amour (l’amour d’un fils pour sa mère décédée ou l’amour d’une mère pour son fils). Pensez-vous que la mort renforce l’amour? Pouvons-nous mieux aimer quelqu’un quand il est vivant que dans notre mémoire.
E W: Il m’est difficile de vous répondre. Pour la première question, je dirais que oui, la mort renforce les sentiments. J’ai envie de dire les liens. Qu’il s’agit d’amour, d’amitié, de voisinage ou autres. « Se lè pa bon pa la pou w konnen jan pa bon te bon ». La mort influence la perception de nos rapports avec nos proches et nous incite à considérer ce qu’on vient de perdre. La seconde question est assez complexe. La mémoire est le lieu des souvenirs. C’est comme si vous me demandiez si on aime mieux dans l’absence. C’est poétique mais ce n’est pas évident. Pour mettre en garde contre les grossesses prématurées, maman rappelait : « Lanmou mande kabann ». Comme quoi, l’amour a un côté concret. Quand meurt quelqu’un qu’on aime, toute notre douleur vient du fait qu’on ne peut plus lui témoigner notre affection. En tout cas, c’est l’une des raisons qui m’ont poussé à écrire ce texte : me rattraper.

LT: Dans une partie de l’histoire, le personnage-narrateur affirme qu’il n’aime pas pleurer les morts. Il trouve que c’est un acte égoïste car selon lui nous pleurons sur la douleur que procure l’absence de cette personne dans notre vie. Pensez-vous que faire son deuil peut aider à combler cette absence?
E.W: On fait son deuil pour accepter l’absence, la perte, la peine. Pas pour combler un vide. Au contraire, rien ni personne ne pourra combler l’absence de ma mère. C’est comme si on me demandait de l’oublier, de la remplacer par quelque chose/quelqu’un. Impensable. Maman sera toujours là, quelque part en moi, avec moi. C’est le pouvoir des souvenirs. Je ne souffre plus. Au contraire, chaque fois que je pense à elle, j’éprouve un sentiment de gratitude et je me réjouis de l’avoir eue pour mère.
LT : Dans un extrait du récit, le personnage narrateur affirme à propos de sa relation avec sa défunte mère : « tu m’as appris à lire, écrire, chanter, prier, jouer, aimer… Mais on ne s’est pas connus. On s’est regardé vivre. » C’est quoi pour vous Evains Wêche connaître quelqu’un?
E.W: A-t-on besoin de connaître son professeur pour apprendre de lui? Combien de fois sommes-nous passés à côté des gens que nous côtoyons pourtant chaque jour? Connaître quelqu’un pour moi c’est pouvoir interpréter ses moindres faits et gestes, ses soupirs et ses rires, déceler les sous-entendus dans ses paroles et savoir réagir en conséquence, comme choisir, même en son absence, ce qui est bon pour lui. Connaître quelqu’un, c’est pouvoir raconter son histoire, celle de son corps tout comme celle de son âme. Connaître quelqu’un, c’est le comprendre. Ceci dit, il est impossible de connaître à 100% un proche, il y a toujours une part intime, un lieu secret, quelques démons en cette personne qui resteront toujours inaccessibles. Maman parlait très peu d’elle. J’ai compris que la soupe au giraumon était son plat préféré six ans après sa mort! Ça m’a choqué.
LT: À l’instar du récit de Jacques Roumain « La montagne ensorcelée « , on ressent une envie chez vous de dénoncer la superstition au sein des membres d’une même famille. Est-ce vraiment le cas? Si oui, de votre formation de médecin, pensez-vous que seule la science détient le monopole de la vérité ? Dénoncez-vous une forme d’obscurantisme dans ce texte?
E.W: Vous avez tout à fait raison pour Jacques Roumain. J’ai commencé à écrire ce texte avec cette rage de dénoncer les superstitions autour de la mort. J’étais en colère. Puis, je me suis mis à douter de moi, de mes convictions, de la science médicale occidentale… D’où ce côté roman policier du récit. « De quoi est-elle morte? » se demande-t-on au fil des pages. À un moment, le narrateur, dépassé par les événements, est allé consulter un bòkò pour découvrir la vérité. Ce texte est une quête. Du début à la fin. Et comme toute quête, c’est le chemin qui compte. Pas la réponse.
6- LT : Le texte est écrit généralement à la première et à la deuxième personne du singulier. Ce choix grammatical a-t-il un sens particulier pour vous au sens qu’il favorise une conversation permanente entre le fils et sa mère défunte?
E.W : Le narrateur raconte au cadavre de sa maman ses dix derniers jours sur terre. C’est là que la fiction intervient et permet à Papouche de raconter à sa mère et à lui-même. La carte fantastique passe inaperçue dès qu’on est à la troisième page de l’histoire. Le lecteur est pris au piège. Ce n’est pas une conversation puisque le cadavre ne répond pas, sinon lors de l’autopsie. Le texte s’apparente à une longue lettre ou un journal intime ou encore une certaine magie de l’écriture. On est en littérature, ne l’oublions pas.
7- LT: Le texte se termine par un épilogue qui relate les derniers instants de la veillée de la mère. Qu’avez vous ressenti après avoir mis la touche finale? Ce récit est-il un moyen pour vous Evains Wêche, auteur, de garder votre mère encore vivante?
EW : Je n’ai pas besoin de faire un livre pour la garder vivante. Elle l’est dans le souvenir de celles et ceux qui l’ont connue. Ce livre serait d’abord une affaire intime que je règle avec ma mère et ma famille. Une affaire d’amour. Ensuite, il pourrait être un sarcophage pour garder intacte ma mémoire de Man Laveau. Le lecteur est invité à découvrir « cette grande dame aux petits gestes qui sauvait le monde autour d’elle en silence ». Enfin, ce livre prétend être un monument en hommage à la mère haïtienne, femme courage que l’on ne cessera jamais de chanter. Mais tout cela est secondaire. Au risque de me répéter : ce livre est vrai et sincère. Et beau, j’espère. C’est tout ce qui compte à mes yeux.
Propos recueillis par Roberto Louis-Charles
Pour Le temps Littéraire





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